De la transformation digitale à l’économie de la connaissance

OKP4 - Jeudi 29 avril

L’arrivée massive de données numériques bouleverse nos façons de penser, de travailler, de produire. Cette révolution numérique amène de nouvelles opportunités pour les entreprises. Afin de profiter pleinement des atouts productifs de la transformation digitale, il convient d’abord d’en maîtriser ses enjeux.

main sur ordinateur

Depuis les années 80, la révolution numérique transforme la totalité de l’environnement socio-économique. En informatisant tout d’abord nos dis-positifs productifs, en rendant ensuite accessible à chacun la technologie informatique, puis en donnant naissance au World Wide Web, au Web 2.0, aux réseaux sociaux et aux supports mobiles. Dans cette longue révolution, l’avènement du digital crée une véritable rupture sociologique, impliquant un changement de paradigme : l’économie ne se fonde plus uniquement sur des échanges de biens physiques, mais majoritairement sur les échanges immatériels et les ressources intangibles. L’expression la plus directe de ce changement se retrouve pour le pire et le meilleur dans la financiarisation de l’économie.

La richesse naît de l’échange

Les données sont au cœur de ces échanges. Intuitivement, elles sont perçues et traitées comme des matières premières. Mais cette perception favorise leur accumulation et limite leur exploitation. À la différence du bien matériel, la donnée ne se perd pas : si nous avons chacun un objet et que nous l’échangeons, l’échange est à somme nulle, car une chose remplace l’autre ; alors que le fait d’échanger de la connaissance n’empêche pas de la conserver et de continuer à l’utiliser, d’en bénéficier. Je l’échange, mais je la garde… Qui plus est, la connaissance échangée et ajoutée à celle de mon interlocuteur va même créer une tierce connaissance. 1+1=3. 

La richesse naît désormais de l’échange, du partage et de la valorisation des informations contenues dans les données numériques.
Cette économie consiste à créer de nouvelles chaînes de valeur grâce aux données agrégées et contextualisées sous forme d’indicateurs ou de tableaux de bord, par exemple, qui permettent de prendre des décisions, d’automatiser des tâches… C’est la connaissance. La création de valeur ajoutée repose notamment sur l’intégrité de l’information échangée : celle-ci ne doit pas être modifiée et doit être protégée et soumise au consentement de son émetteur . Les avancées technologiques, en particulier dans le domaine de la cryptographie, vont permettre le développement massif et à grande échelle de ces usages.

Usage et consentement

Dans cette économie de la connaissance, l’usage remplace donc la propriété. Cette notion est centrale car elle est conditionnée au consentement de l’utilisateur. Le droit d’usage implique d’avoir une maîtrise allant au-delà du règlement général pour la protection des données (RGPD) et de contraindre le droit du contrat afin d’ancrer, par exemple, que le désabonnement à un service puisse impliquer la récupération et la suppression des données. Dans le cas d’une exploitation agricole, les conditions générales d’utilisation (CGU) des logiciels et des applications numériques ‒ que personne ne lit ‒ définissent l’emploi qui peut être fait des données récoltées.

Mais l’accès à ces CGU n’est pas assez simplifié. Et lorsque la donnée transite entre plusieurs applications, différentes CGU se superposent sans aucune garantie de cohérence. C’est pourquoi la « legaltech », qui regroupe les technologies de numérisation et d’automatisation des contrats dans l’environnement numérique, permet la mise en œuvre de smart contracts (contrat à exécution automatisée) qui facilitent le traitement et l’enchaînement de ces conditions d’utilisation. Ces contrats s’appuient sur la technologie blockchain pour rendre infalsifiables leurs termes et les conditions de leur exécution.

Le sociologue Dominique Cardon nous rappelle que « Internet est né des besoins de ses inventeurs, essentiellement des chercheurs et des informaticiens, valorisant une culture de l’échange et de la coopération au détriment des règles de centralisation, de hiérarchisation et de sélection… » Et si nous revenions à ces fondamentaux pour changer de paradigme économique et exploiter au mieux ces ressources que sont les données ?
La démocratie Internet. Promesses et limites (Seuil – La république des idées)

La création de connaissances repose sur l’alignement des intérêts, entre ceux qui fournissent et ceux qui exploitent. Il faut donc inciter les utilisateurs à partager leurs données ! L’incitation peut être d’ordre social, technique ou économique. Dans le premier cas, le contributeur se voit attribuer des points qui lui permettent de se comparer aux autres, de se situer pour progresser : l’incitation s’appuie alors sur la ludification. Ensuite, l’incitation peut consister à donner accès à des outils techniques améliorés grâce à son partage d’informations. Un adhérent d’une coopérative agricole pourra ainsi bénéficier gratuitement de la version améliorée de son outil d’aide à la décision pour la vente de ses céréales. Enfin, la rétribution peut se faire sous la forme économique d’une rétribution financière. Il est également important de prendre en compte que la rétribution permet d’orienter les pratiques, les comportements, et d’installer une amélioration continue chez les utilisateurs. Cet effet induit très puissant est de nature à remettre en cause certains points de vue sur la théorie des jeux par exemple. Ce genre d’écosystème peut réconcilier les intérêts individuels des acteurs avec l’intérêt collectif, ce qui jusqu’à présent semblait antagoniste*.

Une révolution ? Ridicule ! Dangereux ! …Évident !

Le partage des données entraîne des effets sociétaux forts, sur lesquels la politique joue un rôle important, comme le contrôle des libertés individuelles. La croissance exponentielle des données amène de profonds changements en matière d’investissement et d’économie. La consommation énergétique des data centers soulève d’importantes questions d’utilisation d’énergie et d’impacts environnementaux…La transformation digitale influence donc l’ensemble des dimensions de la gouvernance. C’est en ce sens qu’elle constitue une véritable révolution.

*Pour aller plus loin, voir les notions présentées par la théorie des jeux avec l’équilibre de Nash et l’optimum de Pareto.