L’agriculture au cœur du rapport sur la biodiversité de l’IPBES

Un million d’espèces animales et végétales sous la menace d’une extinction… mais encore des possibilités d’action. Ce sont les conclusions du rapport publié le 6 mai 2019 par la Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES). Un document d’un niveau d’exhaustivité « sans précédent », selon ses auteurs qui se fondent sur trois ans d’un travail mené par 145 experts, issus de 50 pays. Ses conclusions sont sans appel, «réellement préoccupantes », résume Anne Larigauderie, secrétaire exécutive de l’IPBES, en introduction de la présentation du rapport à l’Unesco, à Paris.

L’agriculture au cœur de la problématique biodiversité…

L’agriculture pourrait faire les frais de cette tendance. Le rapport rappelle qu’une partie de la production agricole annuelle mondiale, d’une valeur marchande estimée entre 235 et 577 milliards de dollars, est confrontée au risque de disparition des pollinisateurs. 75 % des types de cultures vivrières mondiales dépendent en effet de la pollinisation. Les fruits, les légumes ou encore le chocolat sont des filières particulièrement menacées. « 9 % de toutes les races domestiquées de mammifères utilisées pour l’alimentation et l’agriculture avaient disparu en 2016, et 1 000 races de plus sont menacées », précisent encore les auteurs de l’étude.

Si l’agriculture souffre de l’érosion de la biodiversité, les pratiques agricoles intensives sont également identifiées parmi les responsables. Le changement d’utilisation des terres est ainsi le premier facteur de dégradation cité par l’IPBES, devant notamment le changement climatique ou la pollution.

… mais aussi porteuse de solutions, à condition d’y mettre les moyens

« Nous ne voulons pas condamner les agriculteurs. Au contraire, nous souhaitons faire face ensemble à ce défi, précise cependant Anne Larigauderie. Cela dit, il est vrai que dans les faits, la manière dont nous produisons notre alimentation a des conséquences : hors de nos frontières, la cause principale est la déforestation. En France, l’enjeu principal est la réduction de l’utilisation des pesticides. » La secrétaire exécutive de l’IPBES plaide ainsi pour « une agriculture raisonnée laissant sa place à la biodiversité », via l’installation de haies ou de bandes fleuries. Des actions vertueuses qui doivent cependant, selon elle, être mieux encadrées et encouragées par la réglementation. « Il y a un frémissement dans le monde agricole mais nous sentons encore la présence d’intérêts économiques. Il faudrait davantage de courage politique pour mettre en place des pratiques régulatrices. »

Le rapport plaide ainsi pour le déploiement et la promotion des pratiques agroécologiques. Et souligne le nécessaire engagement de tous les acteurs du système alimentaire, producteurs comme consommateurs. Il rappelle enfin qu’environ 30 % de la production agricole et de l’offre alimentaire mondiales sont fournies par de petites exploitations de moins de deux hectares qui utilisent 25 % des terres agricoles et conservent généralement une agrobiodiversité riche.

Appel à des « changements transformateurs »

« Le rapport nous dit aussi qu’il n’est pas trop tard pour agir, mais seulement si nous commençons à le faire maintenant à tous les niveaux, du local au mondial », indique l’ancien président de l’IPBES, Robert Watson*. Le rapport met en évidence l’insuffisance des trajectoires politiques actuelles. « Des progrès sont réalisés mais cela n’est pas suffisant pour faire face à l’ampleur du phénomène », regrette Sandra Diaz, corapporteure du rapport. Celle-ci souligne les conséquences de ce manque de dynamisme sur la réalisation des ambitions de développement durable (ODD) et rappelle que seuls quatre des vingt objectifs internationaux pour la biodiversité fixés en 2010 à Aichi, pour 2020, présentent des progrès réels dans leurs déclinaisons.

Pour parvenir à renverser la situation, les auteurs du rapport en appellent à des « changements en profondeur », sur des sujets tels que la production des aliments. « Nous ne devons pas travailler sur le climat, la biodiversité, la qualité de l’eau, le bien-être de tous de manière séparée. Tout est lié. Ce n’était pas dit de manière aussi claire dans les précédents rapports », souligne Sandra Diaz. Le document insiste par exemple sur le lien entre climat et biodiversité : près de 6 gigatonnes de CO2 sont retenues dans les écosystèmes marins et terrestres, soit 60 % des émissions mondiales dues aux combustibles fossiles.

Repenser l’économie mondiale

Les chercheurs ont modélisé six scénarios, partant sur l’hypothèse du maintien d’un statu quo mondial à une accélération de la mondialisation, ou à un changement profond de société. Sans surprise, les trajectoires qui impliquent un « développement économique rapide et beaucoup de mondialisation, pour très peu de contraintes environnementales » sont des scénarios dans lesquels l’impact sur la biodiversité est le plus néfaste. Pour une économie mondiale durable, l’évolution des systèmes financiers et économiques mondiaux est donc identifiée comme un élément clé des politiques futures. « La biodiversité n’est pas uniquement liée à l’environnement. Le vrai défi aujourd’hui est d’intégrer ces préoccupations à l’ensemble des secteurs d’activité, notamment ceux économiques et de la finance », plaide Robert Watson.

Laure Hänggi et Eloi Pailloux

*Ana Maria Hernandez Salgar a été élue présidente de l’IPBES le 4 mai 2019, succédant ainsi à Sir Robert Watson. Elle occupe le poste de cheffe du bureau des affaires internationales de l’Institut Alexander von Humboldt pour la recherche sur les ressources biologiques de Bogota.

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