Rapport Bisch : « Davantage de méthode » : Florence Denier-Pasquier, France nature environnement

Davantage de concertation entre les acteurs, meilleure stratégie territoriale pour réduire les consommations d’eau et s’adapter aux limites de la ressource, calcul modifié sur les volumes prélevables : le rapport du préfet Pierre-Étienne Bisch sur la gestion quantitative de la ressource en eau a été publié le 25 septembre. Analyse de Florence Denier-Pasquier, secrétaire nationale de France nature environnement, membre du Conseil économique, social et environnemental (Cese), et qui a participé au travail de la cellule d’expertise coordonnée par Pierre-Étienne Bisch*.

Référence environnement : Le rapport Bisch entend développer les projets de territoire en matière de gestion de la ressource en eau. Or, ceux-ci existent déjà… Qu’est ce qui change ?

Florence Denier-Pasquier : L’important est justement cette continuité des politiques publiques, avec des propositions d’améliorations ciblées. Les experts ont décidé de conserver l’idée des projets de territoire, en améliorant l’instruction de 2015 qui les cadre. En effet, les nombreuses auditions et visites de terrain ont mis en lumière des interprétations différentes du texte selon les agences de l’eau et les autres acteurs des territoires. Dans beaucoup trop de projets, les débats se sont focalisés sur la création d’infrastructures nouvelles, des stockages ou des transferts d’eau, sans développer les autres leviers d’adaptation des pratiques face à des ressources en eau gravement déséquilibrées.

L’objectif est de renforcer la concertation entre les usagers, de leur donner plus de méthodes, d’appuis techniques, d’outils… afin que les projets de territoire le deviennent vraiment, prenant en compte le cumul des prélèvements et une réflexion transversale sur l’adaptation au changement climatique. Il y a urgence : dans certains territoires, il existe des tensions autour de l’eau potable !

R.E. : Le rapport demande de revoir le calcul des volumes d’eau qui peuvent être prélevés…

F. D.-P. : Ces volumes sont lourds à mettre en place et calculés différemment selon les bassins. Il faut revoir la méthode de calcul, mieux l’encadrer au niveau national, et prendre en compte un historique d’activité récent et fiable, adapté à chaque bassin et permettant des économies d’eau, ainsi que la nécessaire adaptation de l’activité agricole au changement climatique. On ne peut pas avoir plusieurs politiques de l’eau.

R.E. : Que prône le rapport en matière de stockage de l’eau ?

F. D.-P. : Il conseille de mieux réfléchir l’investissement dans les retenues de substitution (1) : certaines zones connaissent des nets surdimensionnements. L’eau d’hiver n’est pas inutile, les nappes phréatiques ont besoin de se remplir et les crues sont nécessaires au bon fonctionnement des milieux aquatiques ! Dans certaines situations, le niveau des nappes est bas, avec un débit des cours d’eau diminué de 40 %.

Le bassin Adour Garonne a encouragé la multiplication des stockages et réserves collinaires. À titre d’illustrations, le département du Lot et Garonne comprend plus de 6000 stockages et plans d’eau. Pourtant la situation des milieux aquatiques ne s’améliore pas, beaucoup de stockages ne sont plus utilisés, et des équipements se concurrencent entre eux. D’ailleurs, un rapport du commissariat général au développement durable, CGDD, atteste d’un surdimensionnement des projets de stockages dit de substitution dans le Marais poitevin. La préfète a donc décidé de remettre les cartes sur table en la matière et de réfléchir différemment la politique publique de reconquête des équilibres quantitatifs.
Il faut redonner de la méthode aux bassins et évaluer davantage le bilan coûts-avantages au regard de critères socio- économiques : est-ce que cela vaut le coup d’investir autant d’argent public dans les seules retenues au vu des cours du maïs et des perspectives climatiques ? Est-ce un scénario crédible et pérenne ? Derrière la question des retenues d’eau se pose l’enjeu plus transversal du type de productions agricoles souhaitables pour chaque territoire. En rappelant que le « partage de l’eau » est aussi en débat au sein du monde agricole, les irrigants représentant une faible partie des producteurs agriculteurs : les éleveurs qui utilisent des prairies naturelles et les conchyliculteurs ont besoin de milieux aquatiques en bon état.

R.E. : Qu’attendez-vous de la deuxième phase des assises ?

F. D.-P. Nous attendons une vraie consolidation de la politique nationale de gestion quantitative de l’eau, avec des méthodes fiables et une concertation robuste.

*Cinq personnes ont participé à la cellule d’expertise sur la gestion quantitative de la ressource en eau : le préfet Pierre-Étienne Bisch, coordinateur, Louis Hubert du CGDD (ministère de la Transition écologique), Claude Mailleau du CGAAER (ministère de l’Agriculture), Luc Servant de l’Assemblée permanente des chambres d’agriculture, et Florence Denier-Pasquier, de France nature environnement.
(1) La réserve de substitution pompe pendant l’hiver dans le milieu naturel (nappe phréatique ou cours d’eau), ce qui la différencie de la retenue collinaire qui est remplie par les eaux de surface et de ruissellement.

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